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Confiseur

j’habite à Bettlach (Alsace)

Mon info : Mollesse, par cécile portier

 

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La rue s'amollissait à vue d'œil. On quittait son domicile à n'importe quelle heure du jour et on perdait l’équilibre au bout de quelques pas. Le sol gondolait sous ses pieds. Le goudron s'étirait, se déformait sous les semelles. Il se figeait par endroits puis à nouveau se distendait. La rue perdait de sa substance, se tordait en vagues imprévisibles. On ne reconnaissait plus sa route, on avait de plus en plus de mal à atteindre une destination.
Une odeur tiède de caramel montait du sol. La rue devenait parfois fondante comme du fromage trop fait, sous la croûte rigide du goudron on devinait la pâte coulante. On avançait sur un immense tapis mouvant. Pour ne pas se rompre le cou, on tâchait de glisser tel un funambule sur ses vagues rugueuses.
Les hôpitaux étaient assaillis de corps éclopés, de chevilles foulées, de jambes fracturées, de ventres ou de bras éraflés. Ceux qui s'accrochaient aux autres tombaient sous le poids général. Il fallait avancer individuellement, miser sur sa propre légèreté.
Cela amusait les enfants qui se ruaient dehors, roulant et sautillant dans le relief instable, mais lorsqu'ils se heurtaient soudain à une vague plus haute et se cassaient la figure, on les ramassait en pleurs dans les creux de l'asphalte, on en trouvait parfois ensevelis ou coincés. Plus aguerris, les adolescents avaient adapté leur planche à roulettes et s'élançaient en quête de sensations fortes. La rue n'était jamais la même. Il arrivait que dans l'élan la pointe de leur planche s'enfonçât violemment dans une partie plus molle. Elle restait alors engluée et se figeait ainsi, s'élevant du sol comme un trophée.  
Les vieux n’hésitaient pas à sortir mais ils préféraient s'allonger aussitôt et ramper dans les méandres. Ils prenaient leur temps, collaient leur oreille contre le sol. On repérait de loin des nappes de silhouettes colorées étendues ça et là au milieu de la chaussée. Il fallait passer entre les corps, éviter de leur marcher dessus.
Le sol était partout jonché d'objets divers, talons perdus, trousseaux de clés en éventail, lunettes brisées, sacs, vestes, téléphones, journaux, bracelets, cartables, foulards, parapluies gisant comme des trésors abandonnés.
Les services de la voirie, mobilisés depuis le début, intervenaient quotidiennement. Les premiers agents arrivaient en fin de journée. On avait installé aux deux extrémités de la rue d'imposantes machines qui empoignaient dans sa largeur un morceau de la bande goudronnée. Le bras mécanique décollait la couche de bitume et la tirait comme une peau, extrayant le surplus par tractions successives. Les agents récupéraient les chutes qu'ils stockaient dans des cuves maintenues à haute température. Plus tard dans la soirée, des rouleaux compresseurs passaient et repassaient durant plusieurs heures pour aplanir le sol. Dans l’écrasement, les objets abandonnés se mélangeaient au goudron. Au début de la nuit, les derniers agents prenaient alors le relais et retraçaient en blanc la signalétique sur le sol, noircissant les anciennes bandes qui se trouvaient décalées. Il y avait pourtant longtemps qu'on avait délaissé les voitures. Elles dormaient paisiblement dans les garages. Parfois l’envie revenait, on se glissait à l'intérieur et on allumait le moteur, on écoutait la musique. On restait un moment à l'intérieur puis on descendait et on refermait à clé.
Après la dernière intervention, le sol demeurait à peu près plat jusqu’au petit matin. On voyait alors au milieu de la nuit les gens quitter peu à peu les maisons et gagner irrésistiblement la rue. Ils se mettaient à marcher sans but,  librement, le corps debout, levant les jambes l’une après l’autre dans un mouvement sans fin. On croisait ainsi des foules de badauds à la lueur des réverbères, qui tournaient ensemble.

 

 

Texte de Sandra Hinege, qui m'a fait le grand plaisir d'accepter de venir écrire chez moi, pendant que j'écris sur son très beau blog Ruelles, par le principe des vases communicants, auxquels participent tout un tas de gens très bien, dont vous trouverez, grâce à Brigitte Célérier, la liste ici.

 

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